CHAPITRE 1 (Premières pages)
– Que je vous explique ce qu'est un magicien ! Votre question est pertinente et la réponse ne peut être formulée simplement. Comment vous expliquer ? Comment un mortel du vingt et unième siècle peut-il encore comprendre ou même entrevoir ce qu'est la magie ? Prenons par exemple une fourmi, en supposant qu'elle puisse apercevoir un avion dans le ciel, comprendrait-elle et s'expliquerait-elle sa présence ? Les humains vivent en bonnes fourmis laborieuses, aveuglés par leur croyance, leur travail, sans même un instant, avoir la moindre parcelle de révélation de ce qu'est la magie...
Pour leur bien, sans doute est-il préférable qu'ils ne sachent pas ! Qu'ils ne se souviennent pas de ce que des millénaires de civilisation leur ont fait oublier ! Malheureusement pour l'humanité, s'ils en prenaient conscience, cela ne les rendrait pas plus sages. Il est même vraisemblable qu'ils en perdraient la raison. Voilà pourquoi nous ne leur disons rien. C'est uniquement quand nous rencontrons un individu qui nous semble remarquable, que nous décidons ou non de l'initier. Très rares sont les élus. De plus, à ce jour, il n'y a aucune raison de penser que vous serez un jour un magicien. Sur la poignée de personnes que j'ai prise sous mon aile, peu jusqu'ici sont allées plus loin que le stade de la révélation. Ne vous faites pas d'illusion. Vous serez sans doute mort, comme tout autre mortel quand vous atteindrez l'âge limite, d'ici une soixantaine d'années, et encore, si vous traversez votre vie sans accident fâcheux…
Quant à moi, je n'ai pas toujours été ce que je suis. Pour vous expliquer en termes simples, je ne suis pas un dieu, même s'il m'est facile de vous le faire croire. Dieu ne m'a pas créé tel que je suis aujourd'hui, mais homme mortel, comme vous. Je me suis façonné siècle après siècle, luttant pour maintenir l'équilibre périlleux et fragile entre savoir et durée…
L'homme se tenait face à moi, à la fois imposant et insolite. Je lui rétorquai :
– Moi, je pense que sous vos airs et votre allure de vieux beau, se cache un vieillard cinglé qui ne sait plus quoi inventer pour se faire remarquer !
J'aurais pu tourner les talons pour que ma vie reste la même mais quand j'allais enfin monter dans mon véhicule, un patriarche, genre ancien culturiste sur le retour, m'interpelle avec sa belle voix pour me dire qu'il est magicien et qu'il m'a choisi… Cela a de quoi vous laisser perplexe ! Normalement j'aurais dû l'envoyer promener le papy, mais bon, il avait une bonne tête et pas l'air vraiment méchant. Malgré son âge, vu sa carrure, je n'avais pas vraiment envie qu'il se fâche. Il aurait bien été capable de me mettre un coup de pied dans la portière ou pire me casser un rétroviseur ! Je n'avais pas vraiment envie de parler ce soir, pourtant je n'ai pas pu m'empêcher de lui demander avec un sourire entendu : « Ah bon ! C'est quoi pour vous un magicien ? ». J'avoue que sa réponse m'a laissé complètement sans voix ! Il avait l'air respectable ce vieux avec son superbe costume trois pièces. Rien à voir avec un vieil alcoolique, du genre loque humaine, qui vient vous raconter sa vie en vous postillonnant dans la figure, en vous faisant partager son haleine à faire tomber les mouches.
Il n'y avait personne d'autre dans le parking et en raison de l'heure tardive pour un vendredi soir, personne n'aurait amputé son week-end pour me faire une blague. Ce devait être un de ces excentriques, mais lui, il remportait la palme d'or du concours de « pétage » de plombs. Que peut-on répondre à un cinglé qui vous débite des absurdités avec autant de conviction ? Rien ! Je me suis mis à rire aux éclats. Il m'a regardé d'une façon étrange avec ses grands yeux clairs et puis j'ai été comme aveuglé. Quand j'ai retrouvé la vue, nous n'étions plus dans le parking ! Par d'immenses baies vitrées, je voyais la ville de très haut, ma ville, comme je l'avais rarement vue. Ce n'est que quand j'ai aperçu le fleuve que j'ai compris que nous étions dans la tour du Business Center.
Le vieux, dans son magnifique costume, était là. Son visage paré d'un sourire, il me tendait un verre.
– A voir votre tête, je ne vous demande pas si vous me croyez. Il semble qu'un petit exemple vaut mieux qu'une longue explication ! A propos, vous avez deviné, nous sommes bien dans la tour du Business Center.
Il se servit un verre à son tour, en me demandant comment je trouvais la vue et il me raconta que les magiciens aimaient les tours depuis toujours.
Il n'y avait plus rien à dire. J'avais définitivement basculé dans ce que j'aurais aimé être un nouveau monde, pourtant ce monde était mon monde. Etait-ce cela que le vieux appelait la révélation ? Moi, en bon téléspectateur, je me souvenais du générique d'une vieille série télévisée. Cela ne faisait aucun doute, je ne contrôlais plus rien, j'étais en chute libre, en direct live, dans la quatrième dimension.
– Ah ! Vous aussi, vous aimez cette série ?
Cerise sur le gâteau, le vieux lisait dans mes pensées.
– Le vieux… C'est un adjectif qui me caractérise assez bien, même s'il n'est pas très flatteur, de plus, je suis beaucoup plus vieux que vous ne le supposez. Je m'appelle Ganne, je vous ai choisi afin que vous deveniez mon disciple. Je vous demanderai donc d'utiliser la formule appropriée quand vous m'adressez la parole. Appelez-moi « Maître » ou encore « Maître Ganne ».
– Monsieur Ganne, je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir. Je ne sais pas ce que vous voulez et cela non plus je ne veux pas le savoir. Sachez que j'ai très peu d'argent sur moi, mais tout est à vous, tenez, mon portefeuille, mon portable, ma montre… Si c'est mon âme que vous voulez, sachez qu'elle ne vaut rien, je ne suis pas retourné dans une église depuis au moins... Si c'est pour me sucer le sang, alors là, mauvaise nouvelle pour vous, je fais du cholestérol et le cholestérol, c'est très mauvais pour une personne de votre âge. Au cas où vous seriez un extraterrestre sachez que j'ai toujours été plus que nul dans tous les types de tests et que…
– « Que peut-on répondre à un cinglé qui vous débite des absurdités avec autant de conviction ? », selon vos propres pensées… Mais vous, vous ne me donnez pas envie de rire et de grâce, gardez vos breloques.
Vous avez du potentiel, une intelligence intéressante mais comme ceux de votre époque, vous n'arrivez pas à accepter les choses. J'espère que cette révélation sur « votre monde » et ce sont encore là vos propres termes, ne va pas vous faire perdre l'esprit. Avec vous les mortels, c'est toujours la même histoire. Mes disciples précédents m'ont déblatéré le même discours lors de notre première rencontre. Vous, enfant du vingt et unième siècle, vous vous demandez si je ne suis pas un extraterrestre ! Au moins, dans le temps mes disciples n'invoquaient que des raisons surnaturelles. Je suis un magicien ! Vous comprenez ? UN MAGICIEN !
Qu'auriez-vous voulu que je vous dise pour vous faire comprendre ? « Je suis un sorcier ! », vous auriez vu en moi une puissance démoniaque. « Je suis un mage ! », vous vous seriez pris pour le roi Arthur. « Je suis votre bonne fée ! », vous ne m'auriez pas cru, je n'ai pas vraiment le physique d'une fée. Je suis aussi naturel que vous, mais comment vous l'expliquer ? Alors, magicien, c'est le mot qui me définit le mieux.
L'homme marqua un silence et me regarda d'un air sévère.
– Cela suffit pour aujourd'hui, nous nous reverrons bientôt.
Tout devint flou. J'ai repris connaissance dans le parking désert et la première chose dont je me souviens, c'est le grésillement des néons, là, à quelques mètres à peine de ma voiture.
Je ne me sentais pas bien, et « pas bien » c'est le terme positif, pour éviter de dire « très mal ». J'ai appelé l'ascenseur et je suis remonté dans les bureaux comme un zombie qui chercherait son chemin.
De la sueur ruisselait par tous les pores de ma peau et dégageait une odeur désagréable. Je me suis dirigé vers les toilettes pour me passer un peu d'eau sur le visage. C'est là que j'ai réalisé que j'avais toujours le verre dans la main… « Oh mon Dieu ! », voir ce verre m'a procuré un choc, comme si j'étais tombé dans un puits sans fond.
J'ai avalé un grand café noir et deux aspirines. Même avec dix ans de thérapie, comment pourrais-je vivre avec cela ? Là, c'est sûr, j'étais bon pour l'internement psychiatrique.
Je suis descendu par l'ascenseur jusqu'au hall d'entrée. Hors de question de retourner dans le parking. La nuit était tombée et il régnait dans les rues une fraîcheur apaisante. J'aurais presque souhaité une douce pluie. Après vingt minutes de marche, je quittai le quartier des affaires en traversant le pont. Le fleuve était là, paisible et calme. C'est dans le reflet du fleuve que j'ai vu la tour du Business Center. Pour y être allé des dizaines de fois, je peux vous dire qu'il n'y a là-bas que des bureaux. La tour du Business Center est une vraie fourmilière, grouillant d'hommes d'affaires, mais rien qui ressemble de près ou de loin au luxueux appartement du vieux. De cela, j'en étais certain même si j'avais la preuve de ne pas avoir rêvé. Tout cela était impossible, complètement irrationnel.
J'avais gardé le verre à la main et celui-ci n'avait rien à voir avec ce que l'on trouve dans un bureau ou même chez soi. Non, cette coupe était une œuvre d'art. Un verre à pied, très fin, très léger, sans doute en cristal, finement décoré et sculpté, avec des dorures. Dans le pied d'une extrême finesse, on pouvait voir plusieurs couleurs de cristal. De toute évidence un verre d'une grande valeur, réalisé à la main par un maître verrier italien ou quelque chose comme ça. Il fallait que j'en aie le cœur net ! Je me suis dirigé vers la tour. Je me suis mis à marcher de plus en plus vite, il fallait que je sache !
Je suis arrivé en haletant devant l'immense building. A peine entré dans le hall, je me suis fait interpeller par le vigile et son chien. Aucune comparaison possible avec les charmantes hôtesses d'accueil qui assurent la permanence pendant les heures normales d'ouverture.
– Excusez-moi, j'étais dans la tour tout à l'heure avec monsieur Ganne. (Le vigile me regardait comme si j'étais suspect. Il fallait que je trouve une idée…) Je dois de toute urgence lui rendre ce verre ! (lui dis-je en le lui montrant) C'est très important, il m'attend. Vous seriez bien aimable si vous pouviez me rappeler le numéro de l'étage, c'est idiot mais je l'ai oublié …
– Très bien monsieur, je vais regarder dans l'ordinateur. Pouvez-vous me préciser l'orthographe exacte du nom de la personne que vous cherchez ou me préciser son prénom ?
– Je connais juste son nom et j'en ignore l'orthographe exacte.
– Cela ne va pas être facile de le trouver parmi les six mille personnes qui travaillent ici, donnez-moi au moins le nom de la société.
– Je ne le connais pas, mais c'est un très grand appartement très luxueux, j'y étais, il y a moins d'une heure.
– Un appartement, ici ? Il y a de beaux bureaux, mais c'est tout. De toute façon, si vous êtes déjà venu, vous êtes forcément enregistré, sinon vous n'auriez pas pu accéder aux étages. Quel est votre nom ?
– Je suis Thomas Murbache…
« Mu… Mur... Murbache. » J'ai trouvé, votre dernière visite dans nos locaux remonte à … trois semaines !
– C'est que je ne suis pas passé par le hall…
– Tout le monde passe par l'accueil, monsieur. C'est obligatoire, même si vous êtes accompagné d'un résident ! Vous ne pouvez pas passer le sas d'accès aux étages sans avoir été préalablement enregistré et avoir reçu un badge d'accès provisoire ! Je vais vous demander de quitter immédiatement les lieux et je vous conseille d'aller raconter vos histoires ailleurs.
Il n'avait même pas fini sa phrase que déjà son doberman s'était levé, l'air menaçant et déterminé. Alors je suis sorti. C'est bien ce que je pensais, dans cette tour, il n'y a que des bureaux.
J'avais trouvé refuge sur un banc devant l'immeuble. Vous savez, ce genre d'espaces aménagés pour les cadres dynamiques, où l'on peut savourer un sandwich, dehors, à deux pas de son travail. Je regardais le haut de la tour. Presque toutes les lumières étaient éteintes. Ici et là quelques bureaux étaient encore éclairés, quelques attardés en train de finir un dossier urgent ou bien une femme de ménage en train de passer l'aspirateur. La tour était tellement haute qu'à la regarder d'en bas, je me sentais complètement écrasé.
– C'est bien que vous soyez venu, j'aime cela chez vous, cette volonté de suivre votre instinct, d'aller jusqu'au bout pour savoir.
– Je… Je vous ai rapporté votre verre…dis-je d'un air idiot.
– Ah oui ! Le verre… Gardez-le en souvenir et rappelez-vous que je suis bien réel.
– Mais ici, il n'y a que des bureaux ! C'est pourtant là que nous étions tout à l'heure ?
– Dans cette ville, c'est ici que j'habite. J'occupe les deux derniers étages de la tour, mais les humains n'ont pas connaissance de l'existence de ces étages, d'ailleurs ils ne les voient pas et ils n'apparaissent sur aucun plan ou document. C'est la seule manière d'avoir la paix. En quelque sorte c'est un camouflage !
– Alors pour venir vous voir, comment fait-on ?
– Si vous voulez me voir, alors je le saurai. Voici un badge d'accès. Il existe bien des façons de venir chez moi, mais celui-ci est pour vous le plus simple. C'est un badge de résident. Vous n'avez donc pas à vous présenter à l'accueil, vous allez directement « badger » au sas qui donne accès aux étages. Dans l'ascenseur, vous insérerez votre badge et il vous suffira d'appuyer deux fois de suite sur le bouton du dernier étage officiel, pour vous retrouver chez moi. Vous accéderez ainsi à l'avant-dernier étage, ce qui vous donnera libre accès à la salle d'étude et à la bibliothèque car c'est bien ce que vous voulez, étudier avec moi ?
– A vrai dire, pour l'instant, c'est plus de la curiosité qu'autre chose. Je ne sais pas vraiment en quoi consiste l'étude de la magie, alors comment savoir si cela va me plaire ?
– Je crois que cela va vraiment vous plaire, mais j'apprécie votre franchise et votre réserve. Votre réaction est saine. Ne vous précipitez pas, prenez votre temps, réfléchissez bien à ce que cela changera dans votre vie.
– La magie, cela sert à quoi au juste ?
– La magie est avant tout basée sur le savoir et la connaissance. Néanmoins il faut savoir que les humains préfèrent ce qui est logique. Rien ne les effraye plus que de savoir qu'ils vivent dans un monde où ils ne contrôlent rien, où ils ne sont que des grains de poussière. Paradoxalement, leurs technologies les ont rendus aveugles et ignorants. Au contraire, la magie est en harmonie avec l'univers. C'est rechercher la vérité et en dernier lieu, influencer le destin de l'humanité.
– Je vais réfléchir à tout cela et quand je serai prêt, je viendrai.
– Je vous le répète, prenez votre temps, mais vous êtes sur la bonne voie.
Je me sentais bien et rassuré, j'ai hélé un taxi qui passait. Je lui ai demandé de me conduire dans Victoria Avenue, là où se trouvaient les locaux de la société qui m'employait. J'avais les idées étonnamment claires, je voulais rentrer chez moi, mais il était hors de question de laisser ma voiture au travail. La retrouver, c'était un peu comme si j'avais bouclé la boucle.
De retour chez moi, je me suis fait couler un bain. Le bain, il n'y a rien de mieux après une rude journée de travail. Il restait un bout de pizza dans le réfrigérateur et je l'avalai goulûment, cela aussi, c'était un de mes petits plaisirs. J'ai allumé la chaîne stéréo et je suis entré dans l'eau. Ce qui est bien avec les bains, c'est que nous sommes libérés de nos contraintes. Dans l'eau nos corps ne pèsent presque rien et à chaque petite bulle du bain moussant qui éclate, c'est un peu de nos soucis qui s'envolent.
En repensant à cette journée complètement dingue, je me disais que le vieux m'avait fait rapidement confiance. A peine deux rencontres, en même pas une heure d'intervalle et j'avais déjà la clé de chez lui… Cela faisait peut-être longtemps qu'il me surveillait, qu'il me suivait et m'étudiait. Il sait lire dans mon esprit, il est clair qu'il sait qui je suis. C'est peut-être cela aussi la magie, voir quelqu'un et savoir s'il est digne de confiance, un peu comme un coup de foudre, sans pouvoir expliquer pourquoi, nous avons la conviction que le courant va passer.
Je me sentais libéré, comme si j'avais attendu cet instant depuis toujours. J'avais tant attendu qu'il se passe quelque chose... Cependant les années passent et à la place de ce rêve de petit garçon, la banale réalité de mon quotidien s'était installée. Je ne suis rien qu'un modeste ingénieur, discret et sans histoire. Déjà trente ans et pour quels résultats ! Je me suis fait une raison, je ne serai jamais une pop-star ou un acteur célèbre. A présent, je pensais fonder une famille, avoir une maison, une voiture et pourquoi pas même avoir un chien. Rien d'extraordinaire, mais tellement de choses rassurantes. Combien de fois, j'ai remercié Dieu, de m'avoir fait comme je suis, tellement dans la moyenne. Je veux dire pas trop grand, pas trop gros, juste ce qu'il faut d'intelligence pour avoir suffisamment de diplômes et de culture générale. En résumé, quelqu'un de standard, complètement anonyme que l'on ne remarque pas tant qu'il reste à sa place…C'est bien beau de rêver, mais quand on grandit, il arrive toujours un moment où la réalité nous rattrape.
Quand j'étais petit, je voulais être chanteur ! Alors je me suis inscrit dans une chorale. Deux ans plus tard, la voix muant, on m'a bien fait comprendre que ma voix était plus que moyenne, pour ne pas dire affreuse. Ce n'était pas grave, je me suis rabattu sur la musique. Un an de solfège, deux ans de guitare pour m'apercevoir que j'arrivais tout juste à interpréter correctement un morceau, alors que certains de mes amis, rien qu'en écoutant un morceau à la radio, étaient capables de le rejouer à la perfection ! De même j'aimais écrire, j'ai donc suivi des études de lettres mais j'étais très mauvais en Latin et je ne vous parle même pas de l'orthographe… Ce fut un nouvel échec ! En désespoir de cause, j'ai mis de côté ce qui me passionnait et j'ai suivi la voix de la raison. Je suis allé loin dans les études. Je suis devenu ingénieur, mais pas d'une grande école ! Je n'ai pas suivi la voie royale, que des chemins de traverse, de sections spéciales en équivalence d'unités de valeurs, j'ai fait mon chemin sans jamais avoir de grande révélation, sans jamais me dire : « je suis fait pour cela ».
Ressasser tout cela m'a mis le moral à zéro. J'ai beaucoup d'imagination et je me torture à imaginer le pire. Ai-je vraiment un avenir en tant qu'apprenti magicien ? Tout d'abord, je ne vais pas quitter mon travail. Le vieux l'a dit lui-même, il est probable que je n'arrive à rien. Y aurait-il une raison pour que je sois doué pour la magie ? Quand on n'a pas de don, et je le sais mieux que quiconque, même en travaillant beaucoup, on n'obtient que des résultats moyens…
Une pensée désagréable me traversa l'esprit : Si je me rends à la tour après mon travail, comment vais-je passer le vigile et son chien ? J'ai un badge, c'est vrai, mais le vigile va me reconnaître. Dès que je ferai un pas dans le hall, il va vouloir me contrôler. Si je montre mon badge, il regardera dans son ordinateur et il verra que je ne suis pas inscrit. Le vieux m'avait dit que le badge était ce qu'il y avait de plus simple pour moi. Avait-il pensé à cela ? La seule solution, c'était d'y aller pendant les heures de journée ! Il me restait une semaine de congés à poser. Lundi, j'irai voir mon chef pour lui demander son accord pour la semaine suivante. Au pire, ma semaine sera refusée à cause d'un dossier urgent, mais tôt ou tard, j'y aurai droit. Le vieux ne s'attend pas à me voir de si tôt… En disant ces mots, je réalisais que le vieux était très malin. Quand il m'a dit de prendre mon temps, j'ai pris cela pour de la politesse, pour une formule toute faite afin de me mettre en confiance sans me brusquer. Mais pas du tout, monsieur Ganne me connaît, il connaît ma nature et mes tares et c'est pour cela qu'il a agi comme il l'a fait ! C'est un test pour voir comment je réagis ou pire encore, il sait comment je vais réagir et il me manipule comme un pion aux échecs. Est-il seulement honnête ?
Je n'avais pas le moral et maintenant, j'avais mal à la tête ! C'était ma faute car j'avais oublié la première règle en matière de bain. Plus important que la musique, la mousse ou la température de l'eau : lisez, fumez, dormez, mangez, mais ne réfléchissez jamais dans un bain car il n'y a rien de pire pour se sentir encore plus mal !
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