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PROLOGUE (Premières pages)
Un an s'était presque écoulé depuis la mise en scène de la crémation du corps de ma soeur Blanche et de ma rencontre avec celui qui se fait appeler Arihman. Ce jour-là aurait pu être mon dernier, mais l'arme et la chevalière que mon Maître m'avait confiées, ces objets dont je ne devais jamais me séparer, m'avaient sauvé la vie. Malgré sa promesse de m'en dire plus sur mon agresseur, Maître Ganne n'avait jamais trouvé le temps pour répondre à mes interrogations. Je savais que le sujet était sensible et qu'il restait une plaie mal cicatrisée pour notre famille et principalement pour lui. Je réussis seulement à apprendre que cet Arihman, de son véritable nom Lucius, avait été son deuxième élève et Fils.Après la digression de Lucius, notre Maître avait demandé à son premier Fils, Darius, de porter sa chevalière magique afin d'être protégé. Celui-ci la transmit à Andreï quand notre Maître le recueillit. A son tour Andreï la passa à celle qui devint sa soeur : Blanche. Et c'est elle qui me l'offrit lorsque je fus présenté officiellement à notre famille. J'étais donc le cinquième disciple et enfant de notre Maître. Depuis que Blanche avait été mortellement blessée et qu'elle s'était retirée du monde de la lumière (elle était à présent un vampire), j'habitais à la Bastide du Mont avec Johanna et Jessica, les disciples de Blanche dont mon Maître avait décidé de mener à terme leur formation de magiciennes. Moi, au fond de mon coeur, je ne parvenais pas à oublier ma vie de mortel et les heures passées avec Sandrine, qui serait devenue ma femme si Arihman ne l'avait pas envoûtée et envoyée afin de nous assassiner. Sandrine était morte ! Quand elle avait repris possession de son corps, elle avait préféré mettre fin à ses jours, me libérant de son amour et m'offrant l'opportunité de devenir le disciple du plus grand magicien de tous les temps…
CHAPITRE 1
Il était presque minuit. Au volant du gros quatre roues motrices de Blanche que je m'étais approprié car les filles ne voulaient pas le conduire, je ressassais les pensées qui hantaient mon esprit tout en gravissant la colline qui menait à la Bastide du mont. Quelle fut ma surprise de constater qu'un comité d'accueil m'attendait. Johanna et Jessica étaient sur le pas de la lourde porte et leur expression ne laissait rien envisager de bon. Même Alastor notre dragon n'osait pousser un glapissement tant le regard courroucé des jumelles ne semblait admettre aucune excuse comme recevable.
— Mais qu'est-ce que tu fabriquais ? Nous étions mortes d'inquiétude ! gronda Jessica. Comme à son habitude Johanna ne dit rien, mais son regard me fit comprendre qu'elle partageait pleinement l'opinion de sa soeur.
— Vous savez bien que le jeudi, j'ai ma reprise d'équitation…
— Mais… mais tu es ivre et en plus tu empestes le tabac ! dit-elle en exagérant un geste de répulsion face aux relents d'alcool de mon haleine chargée que je n'avais même pas cherché à cacher.
— Nous avons commencé en retard, et puis le cours a duré plus longtemps que prévu. Après, comme les chevaux étaient couverts de sueur et qu'il commence à faire froid, il a fallu les bouchonner à la paille, les panser et puis les nourrir, nous n'avons toujours pas de nouveau palefrenier…
— Mais ta reprise était à dix-neuf heures, soupira Johanna.
— Après on a bu un coup et puis, je me sentais bien làbas…
— Tu te fais du mal à traîner avec les humains, ajouta Johanna avec un regard si doux que Jessica la foudroya du regard puis celle-ci ajouta :
— Qu'est-ce que tu leur trouves à ces filles, parce qu'il te les faut toutes, n'est-ce pas ?
— J'ai froid et il faut que je me douche ! dis-je en franchissant le barrage de leurs corps et le porche.
— Tu ne vas pas t'en tirer comme cela ! hurla Jessica en m'emboîtant le pas J'entendis Alastor pousser une plainte lugubre. Cette tension le rendait infiniment triste… C'est peut-être ce qui me décida à ne pas laisser s'envenimer la situation.
— Ecoutez, je me douche et l'on discute de tout cela ! Je m'attendais à un nouvel assaut de Jessica, mais rien ne se passa. Je ne pris pas le risque de me retourner, mais j'imaginais que Johanna avait réussi à contenir l'ardeur de sa soeur. Dix minutes plus tard, débarrassé de ma sueur et de mes vêtements d'équitation, j'entrai dans le grand salon.
Bien entendu, j'étais attendu et Jessica ne semblait pas avoir perdu une once de sa détermination. Cela ne faisait que quelques mois que nous vivions tous les trois ensemble et les scènes de ménage avaient déjà commencé…
— Comme je vous l'ai déjà dit, il ne se passe rien derrière votre dos, ni baiser, ni caresse, ni autres choses. Je suis avec vous et je vous reste fidèle. La vie m'a comblé, je n'aurais jamais imaginé vivre un jour dans une si belle maison avec pour compagnie, les deux plus beaux anges qu'il m'ait été donné de voir…
— Des mots ! me coupa Jessica. Cela te fait plaisir de te pavaner au milieu de ces femmes, de ces humains ! Ca crève les yeux…
— C'est vrai, je l'admets et je ne m'en cache pas. Je me sens bien dans ce club. La vérité, c'est que je suis toujours humain, j'appartiens certes au monde de la magie, mais si peu de choses me différencient d'eux.
— Si peu de choses ! Tu en connais beaucoup des humains qui ont tes capacités…
— Ou qui possèdent un dragon comme animal de compagnie ! ajouta Johanna.
— Je sens la magie affluer en moi, je sens ses effets sur mon corps. Je n'ai jamais été aussi en forme. Avec la magie, l'entraînement physique et la nourriture adaptée que nous consommons, j'ai perdu presque vingt kilos. J'ai les pectoraux, les cuisses d'un athlète et je ne te parle même pas des abdominaux en tablettes de chocolat…
— C'est bien ce que nous disions, tu veux plaire ! Johanna resta silencieuse et n'ajouta rien aux accusations de sa soeur.
— Pas exactement. En tout cas, pas comme tu le penses…
C'est Ludivine, notre monitrice d'équitation, elle me fait penser à Sandrine…
— Tu te moques vraiment de nous ! Tu oublies que nous connaissons ta Sandrine et qu'elle ne ressemble en rien à Ludivine ! rugit Jessica.
— Physiquement, cela n'a rien à voir. Mais vous ignorez que Sandrine était animatrice poneys. Elle s'occupait des enfants dans un centre aéré et je la regardais dispenser son savoir pendant des heures…
— Continue, m'invita Johanna, alors que Jessica levait les yeux au ciel.
— Ludivine a une blessure au fond d'elle. Je le sens…
Malgré cela, elle vit sa passion, seule, ici, loin des siens. Elle sait ce qu'elle fait, elle sait évaluer un cavalier, le faire progresser en même temps que le groupe. Et puis, quand le travail, quand le cours est terminé, le masque tombe et le maître de manège qu'elle était l'instant d'avant, se change en un être touchant et sensible.
— Donc tu es amoureux ! souligna Jessica d'un air exaspéré.
— Absolument pas ! Tout d'abord, je ne suis absolument pas son genre. Ensuite, ce n'est pas parce qu'on apprécie les qualités d'une personne qu'on en est amoureux. Je sens un vide au fond de moi et j'ai l'impression, ou l'illusion, que là-bas je vais trouver le remède à mon mal. Mais ce n'est pas de l'amour, enfin, pas au sens où vous l'entendez.
— Tu désires t'acheter un cheval ? demanda Johanna marquant une rupture nette dans la conversation. Si tu veux, tu peux prendre le mien en attendant.
— Je suis content de constater que tu me comprends et je te remercie de ton offre, mais je ne peux pas accepter. Bagus est un super cheval, mais je ne me sens pas capable de le monter. Tu sais, même si j'ai passé beaucoup de temps avec les chevaux dans ma jeunesse, une randonnée avec un étalon aussi près du sang n'est pas quelque chose de raisonnable pour un aussi piètre cavalier que moi.
— Nous ne montons plus aussi souvent que par le passé et ce serait bien pour lui qu'il fasse un peu plus d'exercice.
— Vous payez Ludivine pour cela et je peux vous dire qu'elle fait très bien travailler vos chevaux. Moi, il me faut un cheval de club, un père tranquille qui accepte mes erreurs. J'ai plein de mauvaises habitudes, j'agite beaucoup trop mes mains et cela rendrait complètement dingue un cheval de la classe de Bagus.
— Et les autres filles du club ? Il y quelques mois tu avais des états d'âme pour nous aimer toutes les deux et à présent, il te faut un harem. (Je levai les sourcils de surprise) En tout cas, c'est comme cela que je perçois les choses, grogna Jessica, revenant par la même occasion sur l'origine de notre discussion.
— Tu te trompes, d'une certaine façon, je suis tout ce qu'exècre Ludivine.
— Comment ça ? Et pourquoi d'une certaine façon ?
— Je le sens et je n'y peux rien. Cela me fait souffrir de connaître ses pensées. Au début, j'ai cru que je me faisais des idées, puis c'est devenu une certitude… Dans ma vie d'humain, j'ai fait des choix. J'ai choisi de vivre mes passions comme un passe-temps et non pas d'en vivre au sens financier du terme. Aussi, je n'ai pas eu à subir l'arrogance et la critique pour les activités que j'aime. La contrepartie, c'est que j'ai dû vivre d'autres choses et renoncer à passer tout le temps que j'aurais voulu à exprimer mon art. J'ai choisi la sécurité et le bon sens, plutôt que de suivre mon instinct.
— Tout cela est derrière toi, tu sais qu'une destinée hors du commun s'ouvre à toi ! me dit tendrement Johanna en me prenant la main.
— Peut-être serai-je un magicien exceptionnel, mais comme humain, je suis un raté…
— Alors pourquoi persistes-tu à vouloir vivre à leur contact ? ajouta Jessica qui semblait à peine calmée.
— J'ai perdu quelque chose, quelque chose qui était en moi et qui était important. Pourtant, je suis incapable de dire ce que c'est… Et sans cesse, je le cherche, j'attends, comme si je savais au fond de moi qu'il allait se passer un événement, un tournant qui changerait ma façon de voir les choses.
— Et bien ce tournant, c'est d'avoir été choisi par notre Maître pour devenir son disciple !
— Cela peut vous paraître absurde, mais j'ai la conviction qu'il y a encore quelque chose de plus grand que cela…
— Plus grand que d'être l'élève du plus puissant magicien connu et reconnu de tous !
— Je ne peux pas l'expliquer, mais je sens que tout ne m'a pas été dit et que viendra un moment où il faudra que le voile du mystère se déchire.
— Il faut vraiment que tu sois complètement soûl pour délirer à ce point… Ce n'est vraiment pas une attitude digne de ton rang.
— Depuis le début, je n'ai cessé de vous dire que je n'étais pas l'être unique et parfait que vous attendiez. J'aime la présence de ces humains, et si je m'enivre avec eux, c'est pour oublier quelques instants que je ne suis plus des leurs.
— Tu dis « humains », mais ce sont des femmes qui t'attirent et que tu fréquentes…
— Oui ! C'est ma manière de voir et d'appréhender les choses et si je ne fréquente pas plus d'hommes, c'est à cause de ma répulsion envers eux. Je déteste tout chez eux, leurs odeurs, leurs formes, la vulgarité de leurs attitudes, le machisme écoeurant de leur mentalité…
— Si tu veux nous faire comprendre que tu n'es pas homo, rassure-toi, nous l'avions compris depuis longtemps !
— Ca n'a rien à voir ! Je n'ai rien contre l'homosexualité bien évidemment, c'est juste que tout dans l'homme me dégoûte. Ils sont la gangrène, la boue, la lie de ce monde et pourtant ils se considèrent comme s'ils en étaient le centre unique et merveilleux autour duquel l'univers tourne.
— Tu y vas un peu fort tout de même…
— Non, je ne crois pas. J'ai une idée qui s'impose à moi depuis un certain temps et j'ai la conviction que cela se vérifie. Partout où je passe, je découvre des tensions, des conflits et à chaque fois ce sont les mâles qui en sont à l'origine. Quand j'ai appris à monter à cheval, il fallait dominer sa monture et si j'ai des défauts dans ma manière de monter, c'est que je compense mes erreurs par une agressivité envers le cheval. Je le brutalise pour obtenir ce que je n'ai pas su lui exprimer ! Je ne veux plus monter ainsi et je me rends compte que la façon d'aborder l'équitation a évolué. Au lieu d'utiliser la violence et la répression, on enseigne des méthodes dites naturelles où l'on cherche avant tout à comprendre le cheval et à communiquer avec lui.
— Les chuchoteurs… C'est vraiment à la mode ces temps-ci !
— Hormis le phénomène de mode, c'est avant tout un concept très ancien basé sur une observation du cheval et si aujourd'hui cela revient sur le devant de la scène, c'est parce que les cavaliers et les propriétaires de chevaux sont en majorité des femmes et qu'elles ont compris qu'on peut avoir de meilleurs résultats qu'avec la vieille méthode virile.
— Et tu préconises quoi, pour supprimer la violence de ce monde ?
— Les hommes ont régné et régenté cette planète depuis des millénaires, et nous connaissons ceux qui causent la cruauté, les guerres, les meurtres, le viol et l'inceste. L'homme est à l'origine de tout et parfois, je me dis que sans homme, la vie serait merveilleuse. Enfin dans un souci pratique, il faudrait en garder un nombre suffisant pour assurer la survie de l'espèce…
— Mais tu délires complètement ! Tu es à l'opposé de tout ce qui nous est enseigné et, entre nous, vouloir exterminer les « mâles », c'est typiquement une idée de mec ! Les hommes ne sont pas comme ça, il y en a de bien plus humbles et altruistes que tu ne penses.
— Je crois au contraire que c'est l'ordre naturel des choses. Regarde dans les troupeaux, il y a toujours très peu de mâles, sinon c'est la pagaille. Pour cette même raison de bon sens, on castre les taureaux, les étalons et bien d'autres espèces. Si l'humanité a conscience de cela pour les animaux, pourquoi ne l'applique-t-elle pas à elle même
— Parce que justement les humains ne sont pas des animaux, mais des créatures douées de raison. Et toi, est- ce que tu laisserais tes testicules au clou pour montrer l'exemple ?
— (Silence) Justement, puisque tu en parles, je suis allé consulter un spécialiste afin d'être fixé sur ma prétendue stérilité, puisque c'était l'une des raisons pour laquelle le Maître m'a choisi… puisque les magiciens ne doivent pas avoir d'enfant.
— Et… demanda Jessica. — Les examens sont sans appel, je suis bien stérile ! Mes testicules produisent trop peu de semence pour féconder une femme de manière naturelle… Mais le reste est totalement opérationnel, il n'y a que la fonction de reproduction qui est altérée.
— Tu sais, tu ne nous apprends rien. Nous savions que comme tous les magiciens, tu devais être stérile. Quant à tes performances sexuelles, je peux te dire qu'il y a des jours où c'est presque trop…
— Johanna veut te dire qu'il y a des matins où nous aimerions dormir sans être réveillée par un étalon fougueux ou par un tremblement de terre quand tu chevauches l'une de nous…
— Je me disais bien que cela ne pouvait pas durer !
— Voilà donc la finalité des choses, tu veux nous quitter, car finalement il n'y a que le sexe qui t'intéresse ! Tu n'es qu'un pauvre type et nous, nous sommes de pauvres cruches d'avoir cru que tu pouvais nous aimer, alors que tu as le monde à tes pieds ! rugit Jessica qui venait de retrouver toute l'ardeur de sa colère. Johanna resta muette, implorant du regard, une réponse de ma part.
— (Long silence) Jessica, dis-je avec le plus grand calme, je n'ai jamais eu l'intention de vous quitter. Je n'ai jamais rencontré de personne avec qui j'ai autant de choses à partager, avec qui je me sente aussi bien…
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